Vive les soldes

« Discours de gauche mis à part, j’adore claquer mes thunes à m’acheter des vêtements« ! Quelle femme n’a pas prononcé, un jour et à son tour, cette phrase étonnante ?

On croit rêver. Tu te crois fière et indépendante ma soeur, mais tu ne sais donc point, femme, qu’en sacrifiant ainsi à la consommation collective hystérique, tu ne fais que t’inscrire dans la logique d’un patrimoine génétique et d’une mémoire ancestrale, irrésistibles mais inconscients moteurs de ces rituels hivernaux – qui se passent généralement au moment de lune rousse, mais c’est une autre histoire.

soldes

De tout temps en effet, les femmes ont aimé acheter des vêtements – un élément qui, pour moi, se trouve classé dans le même dossier que la fusion froide, la nature exacte de l’espace-temps, les dentistes, le « truc-qui-fait-marcher-la-gravitation » et la recette de l’authentique cheesecake : les plus grands mystères de l’univers.

Cette histoire de vêtement remonte donc loin.

Si je ne m’abuse, tout a commencé avec le premier pagne en peau de zebu que Grmmmpf avait taillé directement sur la bête encore frémissante pour le donner à sa chère et tendre comp… heu, à sa forte et impressionnante fiancée, la bien nommée Rmfl. Ne se sentant plus d’aise, Rmfl avait frémit devant cette tenue exotique – même si, à l’époque, le port du pagne était encore peu répandu voire un rien snob – qu’est-ce qu’elle a celle-là, elle a honte de sa crasse et de ses fesses ou quoi, enlève-moi ça tout de suite ma fille, c’est pas demain la veille que tu te baladeras dans cette tenue, moi vivante tu te promèneras le cul à l’air, comme ta mère. Mais Rmfl était audacieuse et n’avait pas froid aux, heu, yeux, mais par contre beaucoup plus aux fesses, et cette double motivation lui fit, la première, vouloir se vêtir de ce petit rien, ce truc charmant mais qui tout de suite lui donnait un chic fou (sa mère trouvait, elle, que ça lui donnait un genre. Mais comme c’est Grmmmpf, le compagnon de Rmfl, qui ramenait les gigots d’auroch à la maison, elle ne pouvait pas non plus trop râler – quoique l’auroch était quand même un peu gras et qu’elle-même aurait préféré un peu plus de verdure à table).

Très vite, les choses changèrent, et plus rien ne fut comme avant pour ce pauvre Grmmmpf. Une fois par an environ, à une période que les anciens définissaient comme l’arc-tangente entre le deuxième quartier de la lune rousse et la troisième saillie collective à la rivière, à cette période donc – que les plus jeunes résumaient du nom de Sôôôhhld, en hommage à la femme de Triissstan, le chef précédent ; Isôôoôhhld, célèbre pour avoir la première tentée de refuser une priorité à un mammouth en pleine migration – les mammouths remontent toujours au nord lors de la deuxième tangente et demi de la lune rousse, tout le monde sait ça, mais isôôôhhld était vraiment tête en l’air ; ce mammouth, partiellement apprivoisé, se nommait Thuuun et, malgré sa sympathie pour ces petits humains grouillants, n’avait réellement pas pu freiner quand la pauvre isôôôhlld s’était quasiment jetée sous ses pattes – à cette période-là, donc, tout changea.

Depuis cet accident tragique, chaque année, la tribu rendait hommage à isôôôhhld en sacrifiant, symboliquement, des thuuuns – petites effigies symbolisant le mammouth qui finirent par être très recherchées et valoir un sacré paquet de pognon, mais c’est une autre histoire. Durant les sôôôhhld donc, ce pauvre Grmpf se trouvaient harcelé par Rmmmfl : son pagne en zébu ne valait rien pour aller à la chasse, en plus il n’allait pas avec la couleur de sa crasse, sans même parler qu’elle avait honte de le porter toute l’année devant la voisine qui, elle, avait de quoi se changer une fois par lune. Grmpf s’en alla donc tous les ans en quête de nouvelles choses et offrit successivement à sa moit… à sa deux-tiers tous les atours qu’une garde robe moderne se devait de posséder : d’abord une jupe en plumes d’autruche, puis un petit haut délicat en peau de chauve-souris, un soutien-georges en carapaces de tortue, finement reliés par une lanière en cuir (george était le nom des deux petits ornithorynques jumeaux de Rmmmfl, que celle-ci aimait bien porter sur son ventre pour les garder au chaud – une coutume qui fut souvent mal rapportée par les historiens et induisit des milliards de femme en erreur quant  à l’emploi exact de certains accessoires vestimentaires), mais aussi un petit manteau de fourrure en cuir – oui, Grmpf n’était vraiment pas une lumière, Rmmmfl ne se gêna pas pour lui faire remarquer – et enfin, bien sûr, une culotte en peau de lapin.

Néanmoins, grâce à ces sôôôhhld abondantes, Grmpf et Rmmmfl furent heureux et finirent par officialiser leur union en accomplissant les rites de l’époque – ils s’échangèrent leurs m et devinrent mari et esclave-au-foyer pour approximativement les 12 000 années suivantes.

Plus récemment, les choses ont changé.

Pour le pire.

Après la grande révolte des esclaves-au-foyer – que l’on situera approximativement entre la deuxième tangente de la lune verte et la grande grève des saillies collectives et individuelles – et que l’on appelle, dans le jargon des hommes, le grand malheur – après donc cette révolte, tout changea.

Non seulement les hommes ne purent plus rester assis dans leur fauteuil regarder tranquillement les matchs de foot à la télé, mais il fallut même commencer à s’intéresser aux autres aspects de la vie de famille. Il fallu participer.

Participer à la vie du foyer, les courses, le ménage, les enfants – au moins un tout petit peu, quoi, pour montrer qu’on s’intéressait. Et pendant ce temps-là, les femmes, que faisaient-elles du temps récupéré ? Des petits plats, du ménage, un peu de bricolage ou un coup de polish sur la carosserie de la R16, tiens, qu’en aurait bien besoin, je dis ça je dis rien mais avec toutes ces conneries et la pluie qui tombe, la R16 elle va avoir une drôle d’allure, non? Et bien non, rien de tout ça, rien d’utile, rien de rien – ou presque : elles allèrent juste acheter des vêtements, spécialement durant les soldes – dont la réforme douteuse de l’orthographe ne doit pas nous faire oublier les racines indiscutables (et d’ailleurs globalement indiscutées, à part par moi. Le monde s’enfonce dans l’inculture et évite les vrais débats. C’est navrant). On appela dans le jargon des hommes cette période charnière la période charnière.

Enfin, la vie moderne arriva. Plus besoin de se quereller, se disputer,  ou koioukesce (expression à l’étymologie et l’orthographe pareillement douteuses). La femme moderne, donc, continua à honorer sôôôhld sans même plus y voir une marque de son indépendance : la créature y a simplement pris gout ! Depuis le premier slip en peau de zebu jusqu’au petit haut mignon en soie sauvage arraché de haute lutte à une mégère hystérique et mal habillée, depuis donc ces premiers combats vestimentaires, la femme a bien progressé. Et on appelle ça dans le jargon des hommes le Ouhla-laisse-tomber-je-préfère-même-pas-en-parler.

Tout comme l’homme continue encore aujourd’hui à assurer ses devoirs essentiels pour préserver la tribu, comme lutter contre les grands fauves et trouver des points d’eau – l’homme regroupe parfois ces deux activités fondamentales dans une version modernisée du rituel, que l’on appelle dans le jargon des hommes « Chérie, je rentrerai un peu tard ce soir, j’ai du travail » (expression que les femmes ont d’ailleurs appris à traduire en « je vais m’en jeter un petit avec les copains et je rentrerai bourré comme un coing »); donc, à l’instar de l’homme qui n’a rien renié de ses prérogatives primitives mais les a juste légèrement adaptées à la vie moderne, la femme continue elle aussi ses missions essentielles – perpétuer l’espèce, préparer le repas du soir, épouiller le mâle quand ça le gratte, se couvrir élégamment de peaux de bêtes sanguinolantes pour rendre la voisine jalouse. Elle le fait simplement de manière un peu plus évoluée, ne grattant pratiquement plus jamais son partenaire en public- même s’il lui arrive encore de mettre des peaux de bête sur elle, histoire de faire rager la voisine – oui, la même que la voisine de Rmfl il y a 12 000 ans ; comme quoi on a beaucoup trop négligé le rôle des voisines dans l’histoire de l’humanité. Je suis content d’y remédier aujourd’hui.

Au fait donc, pourquoi parlions-nous de tout ça ? Il était question, me semble-t-il, de cette curieuse coutume qu’on les femmes de choisir des vêtements avec goût et harmonie – quand l’homme moderne, sûr de son fait, occupé à de hautes tâches, serein – et non serin, surtout quand il est allergique aux plumes – l’homme moderne, lui, s’habille rapidement et prestement des moindres hardes et oripeaux passant à proximité (c’est en tout cas comme ça qu’on m’a appris, moi, mais d’aucuns l’avaient sans doute déjà remarqué), gardant ainsi ses précieuses thuunns à des choses bien moins frivoles et futiles, comme le poker en ligne, ou la contemplation hautement tarifée sur Internet de jeunes filles to-ta-le-ment dévêtues ! Parce que quand même hein. les femmes ont progressé, tout ça, l’égal de l’homme, ouais, ouais, ouais, mais quand même : vous passez votre temps à claquer votre argent pour vous couvrir de vêtements dans le but de séduire les hommes qui, pendant ce temps-là, ne rêvent eux que d’une chose et demie : vous voir sans vêtements du tout ! Alors bravo – c’est malin, hein. Pffff, c’est vraiment du gâchis (à noter que Rmfl avait un cousin au deuxième degré qui s’appelait Pffff, au sujet duquel on murmure que Rmfl elle-même n’était pas indifférente, tout comme d’ailleurs son allumeuse de voisine, et que… – mais passons, cela nous entrainerait trop loin).

Je sais ; c’est une longue réponse pour une petite remarque initiale (mais quand même ; il ne faut jamais laisser passer un truc pro-shopping sans réagir. Trop dangereux. L’homme doit savoir marquer son territoire). L’idée était également de répondre précisément (parfaitement, précisément) à cette petite équation sociologique : femmes + thunes = vêtements – discours de gauche ; et me remettre au travail juste après, là tout de suite, un truc sérieux qui réclame concentration et réflexion, et surtout, surtout, une grande rigueur méthodologique, une volonté inflexible de suivre de manière formelle le fil de sa pensée et ne pas se laisser distraire par le moindre sujet pouvant inciter à la plus petite digression. Ainsi, après avoir terminé à la fois cette histoire, cette phrase et – merde, je ne sais plus ce que je voulais terminer d’autre ? Ah, si, mon café – après donc avoir fini tout ça, il n’est pas question de perdre une seconde de plus avant de replonger dans l’univers austère et quasi monacal du pur travail cérébral, noble et courageux qui fait mon bain quotidien – ou alors il faudrait un événement inimaginable. Que le premier épisode de la nouvelle saison de Mad Men soit enfin diffusé ; ou que Valerie soit disponible pour le show webcam spécial Premium avec rabais 10% pour abonné. Ou que je prenne une douche.

O

PS : A noter aussi que si Femmes + Thunes = Vetements – Discours de gauche, on peut aussi en déduire, par transitivité, que Discours de Gauche + Thunes = Femmes – Vetements (cette dernière équation, bien connue, est d’ailleurs souvent appelée la dsk. Mais c’est une autre histoire).

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1 réponse

  1. juin 15, 2014

    […] Vive les Soldes […]

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