Valentine ou les Pieux de l’amour

C’est en pensant à Valentine que je préfère généralement m’adresser à ses seins qu’au bon Dieu – et ne pas fêter la Saint Valentin.

Car si on connaît relativement bien Valentin, à l’origine de la fête de l’amour du même nom, on sait bien moins de choses sur sa dulcinée d’alors. Et c’est bien dommage. Valentine, on l’ignore trop souvent, avait beaucoup de charme, et si Valentin était un saint, elle avait elle les siens, de saints, ses seins. Mais avant de revenir sur ces – hum… –  détails, qu’en est-il, au fond, de ce sentiment si profond que la fête est censée célébrer : l’Amour ? Oui,  qu’en est-il de l’amour – et quand nait-il de l’amour, d’ailleurs ? Tout cela est une longue histoire – mais ça tombe bien, vous n’êtes pas pressé.

Il y a bien longtemps, dans les forêts primitives de notre civilisation encore balbutiante, Grmmpff et Rmfffl s’aimaient d’hargne tendre. A l’âge de Jean-Luc (le papa de Pierre), pareille situation se traduisait essentiellement par le fait que Grmmmpff choisissait plus souvent Rmfffl que sa cousine Tsssfl lors des grandes saillies collectives du samedi soir à la rivière. Rmffl trouvait charmant que, sous ses dehors bourrus, Grmmmpff se débrouille toujours pour être à côté d’elle au moment opportun – quitte à avoir donné un coup de massue aux importuns qui auraient été dans le chemin – ou le passage, c’est selon. Le seul petit inconvénient de cette relation pour Rmmfffl, c’est que Grmmmpff n’avait pas que les dehors qui étaient bourrus – mais c’est une autre histoire.

A cette époque se mirent également en place les premiers éléments de la vie amoureuse et sexuelle moderne et ses enchaînements inexorables : la séduction, la parade nuptiale, les rapports sexuels, la déprime post rapport sexuel, les matchs de foot à la télé. Presque aussitôt mais un peu plus tard quand même, c’est à dire plus ou moins 5000 ans après, les choses évoluèrent.

Une caverne un peu à l’écart des autres, dans le quartier Yurgh, commença à avoir une réputation sulfureuse. On n’y aurait pas vu des choses étonnantes ! On n’y aurait pas reconnu ni le Chef, ni les autres personnalités un peu célèbres de la tribu ! Cette caverne, connue des initiés sous le nom pourtant banal Les Bougies, relevait de l’audace la plus folle. Les gens y venaient seuls ou en couple, prenaient des verres au bar pour lier connaissance, esquissaient de vagues mouvements mi-gymnastopédiques mi-natatoires qui, plus tard, mal interprétés par des schizophrènes en mal de crimes contre l’humanité devinrent la base d’un des pires rituels auquel l’homme doit se soumettre pour attirer des malheureuses dans les méandres de leur turpitude glacée et abuser ainsi de leur innocence qui – oui, bon, bref, ils dansaient. Vaguement. Dans l’atmosphère chaleureuse née de la flamme de nombreuses bougies, plantées sur de triomphants stalagbites et autres majestueux épieux, ils buvaient donc, dansaient vaguement, et regardaient les esquisses primitives et pourtant déjà suggestives décorant les murs. Petit à petit, l’atmosphère devenait lourde de sensualité. Les corps se frôlaient. Les mains se prenaient ; et là, dans une audace inouïe, les couples se formaient et… allaient chacun de leur côté pour faire l’amour en privé. Finie la saillie collective, joyeuse, universelle et maladroitement mélangiste – bonjour madame – au revoir madame, bonjour madame – au revoir madame, bonjour mad…- oh, pardon, jean-luc, scuse, mais aussi, faut pas te pencher comme ça, hein, fais un peu attention –  finis donc ces défouloirs jubilatoires et purement éjaculatoires.

La période dite de la Reproduction venait de se terminer pour l’humanité : les hommes avaient inventé, sans le savoir, l’Amour (…et les premières peintures rupestres porno, peintes environ 2 jour après l’invention de l’Amour et la première migraine de Rmmfff.).

Ce truc de lier la copulation avec les sentiments allait tout compliquer pour les générations à venir. Car l’Amour venait dans un package – ça n’était pas un achat rapide et en promo au supermarché, ou un menu Mac Mammouth chopé vite fait au drive-in. Avec l’Amour venait gratuitement, mais obligatoirement, un ensemble des choses toutes plus complexes les unes que les autres. La séduction, d’abord. Et aussi tous ces rituels incompréhensibles encore pour nous aujourd’hui – vous imaginez à l’époque ? Le temps que ça prit à Grmmmpfff de réaliser que quand Rmmffl lui demandait si elle avait pas un peu grossie, là, entre les bourrelets, il ne devait jamais répondre Oui, même si c’était vrai; Et pas Non, non plus – parce que des fois, il y avait des pièges et que si, elle savait bien qu’elle avait prise, là, du jambonneau droit, mais voilà, tu ne me regardes plus comme avant, je le savais – c’est la voisine, hein, qui te fait de l’oeil, vas-y, dis-le, je le sais bien. Et le coup de devoir lui parler et l’écouter raconter sa journée. TOUS LES JOURS ! Pfff, l’amour avait un sacré prix (Pfff, le cousin de Rmmff, était un sacré philosophe, et un putain de beau parleur. Ca lui permettait d’ailleurs de se taper une bonne partie des femelles du voisinage pendant que leurs mâles étaient partis chasser. Notamment la voisine de Rmmffl, une rousse vulgaire et qui portait particulièrement mal le pagne en peau de zébu – mais qui avait, autant le reconnaître, moins froid aux yeux qu’aux fesses et savait tomber la chemise – heu, enfin, le pagne en deux temps trois mouvements. Il me semble qu’il manque une chose ? Ah oui.).

Séduction, parade amoureuse, petit mots doux, tout devint compliqué. On voudrait nous faire croire que la vie des hommes était alors simple : on repère une femelle séduisante à la mare – le critère fondamental de séduction en ces temps éloignés était « possède encore tous ces  membres et un nombre pair de seins » (à l’époque, on se méfiait des créatures à 3 seins, heureusement assez rares, et encore plus des femmes cyclopes mono-mamaires, qui étaient réputées porter malheur, on de celles à qui un tigre un rien taquin avait grignoté un bout de quelque chose, avant-bras ou mollet, en guise d’amuse-gueule) – une fois donc une telle séduisante créature repérée, on peut commencer par un truc que Pfff le charmeur nous a appris ; par exemple l’approche élégante, ancêtre de l’amour courtois : « Grumpf, toi, moi, ciel, étoiles, caverne, fuck » – qui résumait en quelques notions fondamentales la promesse d’une romantique promenade au clair de lune avant de revenir à la caverne tirer un c…- heu, revenir partager une tendresse profonde en pratiquant la fusion des énergies et des corps dans un élan sensuel intense et pur à la fois – mais prévois quand même les serviettes pour essuyer, hein. Cette approche, très efficace, était néanmoins jugé un rien lente par certain de nos ancêtres. On pouvait alors plutôt tenter d’attirer les plus vénales des femelles par « Grumpf, moi, toi, gigot d’auroch, fuck » – qui avait le mérite de séduire immédiatement les affamées. Hélas, celles-là étaient aussi souvent celles à qui il manquait un bras ou une jambe – ce qui précisément les empêchait de se procurer suffisamment de nourriture et les rendait vulnérable à l’approche. Elles étaient donc un gibier facile, mais de second choix – sans compter les copains qui allaient se moquer de vous toute la semaine au bureau pour s’être tapé la pauvre Josiane, vraiment aller se taper Josiane, mon pauvre Grmmmpfff, faut vraiment rien avoir à se mettre sous la massue.

Enfin, les hommes comprirent qu’il existait une autre méthode. Que si les femelles prétendaient aimer leur sensibilité, leur écoute, leur gentillesse – choses, certes, admirables et sympathiques – c’était quand même plus fort qu’elle : il suffisait qu’un bad boy arrive dans le paysage pour qu’elles se sentent toutes émoustillées, des choses bizarres passant dans leur tête et tournoyant dans leur ventre – et en plus quelle connerie d’avoir encore oublié de s’épiler depuis 3 semaines, merde, ça n’arrive qu’à moi. Le bad boy avançait, sûr de lui, vaguement souriant. Il regardait la femme, déjà conquise, moite, abandonnée. Ses muscles bandés – notamment – il faisait jouer ses impressionnants biceps devant la femelle qui, à ce stade, avait déjà oublié son épilation ratée et sa volonté de résister à ce type de mâle qui finissait toujours par lui piquer ses réserves de thuunns (les thuuuns étaient la monnaie locale depuis un curieux incident impliquant l’ancienne femme du chef un rien distraite et un mammouth en retard pour la grande migration annuelle, mais passons, restons concentré sur notre sujet en évitant les digressions qui pourrait faire diverger le récit), bref, la femme, déjà soumise, délicieusement vaincue, n’attendait que la poigne viril du mâle déjà si nettement dominant pour la ramener, la porter, la trainer à la hutte (oui, depuis un moment, la femelle avait convaincu le mâle d’abandonner les cavernes au profit d’une hutte ; les cavernes, c’est humide et infernal à tenir propre, tandis qu’une belle petite hutte bien aménagée, ça vous pose son hominidée).

La femme attendait donc, frémissante, que l’homme agisse. Et pourtant, l’homme hésitait.

Allait-il la prendre dans ses bras, et lui faire passer la porte de la hutte ainsi. Hmmm – quelque chose dans son esprit criait « danger » (hmmm était le frère de lait de Rmmffl et également son psychanalyste, mais c’est une autre histoire). Danger, donc  – quelque chose en lui savait que s’il portait la femme au travers de la porte dans ses bras, il ne pourrait plus ressortir aussi facilement de la hutte pour aller picorer quelque autre femelle dès le lendemain à la mare.

La femme, de plus en plus impatiente, gémissait par terre, de hâte, d’envie, de dévorance. L’homme se vit alors, dans une sorte de projection mentale, sans doute la première projection mentale de l’histoire humaine et en tout cas la seule n’impliquant ni substances hallucinogènes ni délirium tremens, il se vit donc l’attraper par les cheveux et la tirer ainsi, la trainer, jusqu’à la hutte. Ahhhh, oui, cela était bon – cette image lui plaisait bien : l’homme primitif, fort et barbare, trainant sa compagne par les cheveux jusqu’à la couche, que l’homme devinait forcément rugueuse elle aussi – eh oh, si on la traine sur le dos jusqu’à la maison, elle peut bien s’allonger sur une dalle de pierre, hein, elle va pas faire sa mijaurée non plus, Josiane, je veux dire, c’est pas comme si tout le monde lui courait après et qu’elle pouvait se permettre de faire sa difficile, hein. Bref. L’homme se voyait bien. Il se voyait très bien. Jusqu’à ce qu’un doute affreux lui vienne à l’esprit. Et si tout cela allait lui faire du mal ? Beaucoup de mal ? Nooon, pas à la femelle – qui se préoccupe de ce genre de choses ? – non, du mal à lui, l’homme. Et si ça allait lui coller une image déplorable de butor sans cervelle pour des générations à venir d’écoliers, qui répéteraient bêtement le cliché saugrenu de l’homme préhistorique trainant sa compagne par les cheveux ! Très mauvais pour la réputation, ce genre de truc. Pas question de ça – ça peut faire des dégâts énormes, l’image de marque, on passe pour un primitif sans la moindre éducation et on se fait exterminer en moins de rien pour une connerie pareille, on claque des doigts et hop, l’espère s’éteint, fini Néendertaal – et ce salaud de sapiens qui guette du coin de l’oeil ne se gênerait pas pour prendre la place, tiens, alors qu’une belle mare comme ça, avec du bois à proximité pour fabriquer sa connerie de hutte, à la Josiane, ça prend  des années à trouver ! L’homme revint alors à sa première idée, prit sa compagne dans les bras et se mit à siffloter une petite mélodie, un truc gai et entrainant, une petite marche quoi, tout en entrant d’un pas léger à la fois dans sa maison… et les emmerdements conjugaux – mais c’est une autre histoire.

Quand le lendemain il raconta cette histoire à Ahhhh, le fils de Josiane, qu’il l’avait croisé la veille (suivez, un peu, je ne peux pas tout répéter tout le temps), Ahhhh opina du bénet – car il n’était pas si malin que ça et était nu-tête – puis répéta cette histoire en la déformant plus ou mois, mais il n’avait pas tout compris à cette histoire d’image de marque à préserver, de dignité future de l’espèce à ménager, tout ça, Toussa (Toussa, le fils adultérin de la voisine, trainait toujours dans le coin). Ce fut lui qui alla répéter cette histoire au cousin de Rmmffl, le beau parleur, philosophe et charmeur. Le-dit voisin, dont l’histoire a peut-être retenu le nom mais pas moi, le voisin donc senti tout le profit qu’il pouvait tirer de cette histoire – notamment à cause de son ascendance Sapiens-sapiens par le cousin de sa mère – et la rancune secrète qu’il vouait aux Néendertaal put alors s’exprimer. Il se mit à répandre le mythe de l’homme qui traine sa compagne par les cheveux. Ca l’embêtait un peu de ne pas avoir, comme preuve, une scène à diffuser via YurghTube – du nom de la caverne ou les anciens venaient prendre connaissance des nouvelles mimées en boucle par des groupes de comédiens et des femelles démembrées, d’où parfois une légère perte de sens dans la transmission du message – mais tant pis. Il arriverait à transmettre la légende sans support – et cela faisait son bonheur de penser que, pendant des générations, on saurait que ce salaud de primate avait trainé sa compagne pourtant peu farouche par les cheveux. Et depuis ce jour, ça marche. Tout le monde répète fidèlement, docilement et bêtement l’histoire de l’homme qui traine sa compagne par les cheveux – alors que la séquence n’est plus disponible sur YurghTube depuis longtemps et que, globalement, on manque quand même un peu de témoignages de première main pour certifier la méthode dite de la traction capillaire. Y’a pas à dire, il était fort, Pfff – ah oui, il s’appelait Pfff, ça me revient ; comme quoi, rien ne se perd. Ou presque.

Quelque chose en effet s’est quand même perdu en chemin; deux choses, exactement. La première d’abord : quand hier soir, pour commémorer cette antique tradition,  j’ai voulu emmener ma compagne au lit en l’attrapant par sa queue de cheval, non seulement ne s’est-elle pas laissée docilement trainer de meubles en meubles, se cognant un peu sur le canapé, certes, renversant aussi la télé, c’est vrai, puis le vase – non seulement donc criait-elle comme une folle, mais elle me menaça même des pires représailles sur la mienne si je ne lui la lâchait pas, la sienne. Les femmes n’ont décidemment aucun respect pour nos ancêtres, les traditions et nos organes génitaux. Et  je ne lui ai même pas encore parlé de la journée de commémoration des saillies collectives lundi prochain à la plage !

Tout fout effectivement le camp. Comme d’ailleurs, cette deuxième chose, seriez-vous en droit de demander : qu’est donc devenu dans toute cette histoire la méritante et fort abondamment pourvue Valentine ? Valentine, dont nous parlions pas plus tard que 45 lignes plus tôt, était effectivement une inspiratrice sublime, une beauté sereine et somptueuse, resplendissante de grâce, d’aisance, de santé ; parmi ses nombreux atouts triomphait particulièrement sa silhouette élancée et épanouie à la fois, support cambré et magnifique à une poitrine doublement triomphante, visuellement époustouflante, sensuellement débordante ! Ah, ces seins divins… Ils en avaient provoqué bien des envies, des passions, des tentations presque irrésistibles – contre lesquels nous luttions, nous résistions si difficilement. Sus à ces saints seins sains, ne susurrait-on d’ailleurs pas souvent à l’époque ? Non ? Si, si, je vous assure. Ou attendez, n’était-ce pas plutôt Suces ces sains seins saints ? Je ne sais plus, le doute m’habite. Entre autres. Nous étions, en tout cas, un sacré cortège à suivre pieusement les sorties de la belle.

Le seul pourtant qui ne cédait pas à la passion était ce crétin fini de Valentin – sans doute un lointain descendant de Ahhhh, mais passons. Valentin qui résista toujours à la tentation des si magnifiques appâts de sa Valentine et préférait aller à la messe et même à confesse – alors que de ce point de vue là aussi, Valentine était pourtant fort bien pourv… – enfin passons également. L’Eglise admira fort l’attitude si méritoire à ses yeux du bonhomme et le canonisa donc, pour avoir préféré le bon Dieu à ces seins.

Et c’est bien pourquoi célébrer la Saint Valentin n’est pas une bonne idée – il y a erreur sur l’objet du, hum, culte. C’est bien plutôt Valentine qui mérite nos pensées – on devrait plutôt, de temps à autre, lui brûler un cierge. Tenez moi qui vous parle, j’étais seul à la maison hier, jour de la Saint Valentin. Et bien je l’ai pourtant célébrée, la fête de l’amour. Et plusieurs fois, même. En pensant à Valentine, à son saint seing et aux siens sains et saints seins.

O.

PS : Tout ceci pourrait se résumer par l’équation Seins + Sains = Seing – Saint. A moins que ça ne soit exactement le contraire.

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2 réponses

  1. juillet 10, 2014

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