Sans queue ni tête

La scène était dramatiquement quelconque, et pourtant froide. Quelques badauds badaient. Parmi eux le petit Paul, fils de Marcel, Marcel Emique. Avec son, chien, Victor, le seul à gambader gaiement dans cette matinée frigorifique. Tout le monde attendait.

Et d’un seul coup, tout s’enclencha sur cette Place de Grève; les officiels firent leur entrée – encerclant le condamné, résigné. Ils montèrent sur l’échafaud. Le juge, Aimé Desriflets, prononça les paroles légales. Il demanda ensuite au bourreau de s’avancer  : « Bourreau, commencez la préparation« . Le bourreau, Jules Faitonneau, s’avança prudemment – il est vrai qu’en ce petit matin, un rien de givre s’accrochait aux contreforts de la grande faucheuse dont la lame, glacée, n’en semblait que plus redoutable. Ce qui devait arriver arriva : devant l’assemblée mi-contrite mi-amusée, Faitonneau glissa, trébucha, et finalement cogna puis tomba – et son bras se brisa.

Le condamné se réjouissait déjà discrètement – mais trop vite. « Monsieur le Juge, geint le bourreau blessé, je ne puis procéder. Mais mon fils ici présent est mon apprenti dans ce noble métier depuis des années. Il pourra parfaitement officier à ma place« . Ainsi fut convenu, et bien vite le jeune et fringant néophyte prit et la place du père, et la direction des opérations. La main un rien tremblante mais l’enthousiasme juvénile, il mit le condamné en position en un temps deux mouvements – c’était vraiment un rapide.

Au moment de procéder, il posa la main sur le déclencheur fatidique qui allait faire tomber l’irrésistible lame sur le cou dénudé de la future victime – mais suspendit alors son geste et se tourna vers le Juge, attendant que celui-ci prononce les paroles rituelles. La mine sévère et grave, le Juge se redressa alors. « Bourreau… » commença-t’il de sa voix de stentor, « Bourreau, fais… » – mais à peine entamé, son ordre fut interrompu par l’arrivée tonitruante d’un nouveau cortège d’officiels, rougeauds, essoufflés et criards. « Arrêtez-tout, arrêtez-tout, hurlèrent-ils, le condamné vient d’être gracié par le président. Libérez-le immédiatement« .

Soulagé et maintenant souriant, le Juge se retourna de nouveau vers le bourreau, cette fois pour suspendre la punition et libérer enfin le détenu. « Bourreau Faitonneau Fils, lib... » – Crack. Froide et insensible, la lame était tombée. La tête du condamnée roulait déjà dans la neige aux pieds du petit Paul et de son chien tandis que le bourreau trop pressé rougissait en baissant la sienne.

Le monde se dispersa tristement. Le Juge tonna une dernière fois : « Paul Emique ! Victor ! Arrêtez de jouer avec la neige.« 

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