Sueurs en Séries

Et s’il fallait, pour bien jouir, savoir sortir ?

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Sortir de sa zone de confort, je veux dire. Ne pas chercher à toujours reproduire, retrouver, renouveler ce qu’on aime, qu’on a aimé, qu’on aimera, forcément, mais savourer aussi et surtout l’inédit ! Admirer celui ou celle qui sait vous emmener sur des rivages interdits. Vous fait découvrir des sensations fortes et surtout nouvelles !

Les Séries, qui sont maintenant partout, n’échappent pas à ça. Alors bien sûr, elles sont nombreuses, comédies, dramatiques, grande sage ou petites chroniques -elles sont nombreuses donc, à être bonnes, très bonnes, excellentes mêmes.

Mais combien savent-elles nous remuer ? Nous retourner de l’intérieur ? Nous faire saigner ? Nous déchirer ? Nous amener là où elles voulaient – là où on ne pensait jamais aller ? Ahhh, se faire manipuler, savamment, doctement, discrètement – et finalement déboucher en pleine lumière sur des sentiments… inédits, interdits, étonnants, bouleversants !

Sympathy for the Devil

Pour les autistes audiovisuels qui ne connaîtraient pas et n’en auraient jamais entendu parler, Dexter est un serial killer – un tueur en série – race banale dans l’univers des séries, mais sans le moindre attrait, habituellement, à mes yeux. Alors qu’a donc ce garçon de particulier ? Après tout, c’est juste un tueur…

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Un tueur, oui. Mais, encadré par un code comportemental rigide, lui-même ne tue… que les assassins. C’est donc un vengeur. Néanmoins il tue – c’est pour lui une obligation et un plaisir. Le « code » mis en place par son père adoptif n’est là que pour rendre tolérables ses pulsions : avant tout, Dexter a une envie et un besoin irrépressibles de tuer.

Et après deux saisons (ou 3 ? ou 4 ? Je ne sais plus ) c’est le drame. Après 10, 20 ou 30 exécutions, Dexter flanche. Le couteau dans la main, la victime cellophanée sur son lit d’exécution (oui, il a des rituels charmants, notre ami), donc tout est en place, Dexter lève son bras vengeur et son couteau aiguisé et… n’arrive pas à le baisser. Il ne peut plus. Il hésite. Il doute ! Il a des remords. Il ne sait plus. Il veut – mais il ne peut plus. Et ça le déchire, bien sûr. Et nous aussi !

Il lui faudra un long travail sur lui-même de réflexion,  d’introspection  pour… retrouver le chemin du neutre.  Il hésite, tergiverse, quand enfin, ça y est – peut-être. Il a trouvé une victime potentielle. Il la prépare, l’attache, dégaine le couteau, brandit son bras – et là, l’espace de deux secondes, ferme les yeux, retiens son souffle – et moi, d’autant, pareil, immobile, tendu, crispé, en apnée… quand enfin d’un mouvement sûr et affirmé, Dexter retrouvé abat le glaive salvateur sur la victime sacrifiée.

Mon Dieu quel bonheur ! Quel soulagement ! Quel pied, même !

Pendant toute cette saison, j’étais aussi troublé que lui. J’ai eu peur qu’il ne flanche à nouveau au dernier moment et n’arrive pas à trancher dans le vif – je l’ai soutenu, supporté dans ses efforts ; et enfin, enfin, il a réussi ! J’étais en nage, ravi, épuisé, soulagé – heureux !

Heureux, puis surpris – puis glacé. Glacé et vaincu, vaincu par ce Machiavel de scénariste qui a réussi à me faire ressentir de l’empathie pour un serial killer et son malaise existentiel et me faire me réjouir de sa capacité de tuer à nouveau ! J’étais content tellement quand il a plongé son couteau dans ce gars – j’ai failli écraser une larme : putain, ne me refaites jamais ça – mon cerveau est à moi, il m’est particulièrement désagréable que vous vous y soyez insidieusement insinué pour m’y faire ressentir des émotions que je savais même pas pouvoir y abriter ! Plaindre un serial killer – et puis quoi encore !

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Salauds d’honnêtes gens !

Quel enculé – j’en reviens pas ! (et vous non plus d’ailleurs, puisque vous allez bien vouloir me passer l’expression, ce qui est somme toute assez léger de votre part, voire tacitement complice d’une dérive vulgaire condamnable).

Le Walter White de Breaking Bad est un trafiquant de drogue pas comme les autres – il n’a commencé que pour payer les frais médicaux de son cancer et, surtout, laisser un petit pactole à sa femme et son fils une fois qu’il aurait inexorablement disparu. Bien sûr, ça se passe aux Etats-Unis – c’est pas avec notre sécu nationale que des drames pareils se passeraient en France et qu’on laisserait des gens agoniser dans la pauvr…- mais je m’égare.

Chimiste de génie, Walter va créer une version redoutablement efficace de la drogue en vogue, la meth, et « malgré » l’aide d’un complice plus chaotique et générateur de galères que réellement utile, l’inénarrable Jesse, va faire son apprentissage, contraint et forcé, dans les milieux de la drogue, et petit à petit s’y endurcir et y faire son chemin.

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Son chemin croise alors… son abruti de beau-frère ! Son beauf, ce n’est pas compliqué, c’est un flic. Un gentil flic, honnête, travailleur, un peu con mais gentil. Rien à dire. Un mec normal, quoi – tiens, comme… vous et moi. Surtout vous, d’ailleurs, mais passons.

Rien à dire sauf qu’au bout de quelques années, ce brave gars un peu lourdaud fait enfin tomber ses oeillères et s’aperçoit que le baron de la drogue que tout le monde cherchait dans la région, lui le premier,  le caïd des cristaux bleus, n’était autre que Walter, le brave Walter, avec qui il a encore fait un barbecue hier ! Le choc est immense – mais savez-vous savez ce qu’il fait, du coup, ce brave et honnête policier ?

Cet enculé de flic se prépare alors à arrêter Walter White ! Merde alors ! Et ton sens de la famille –  salaud ! Walter il a fait ça parce qu’il était malade – ok, il a guéri depuis, mais c’était aussi pour sa famille – ok il accumulé des millions et des millions depuis et continue quand même à dealer. Mais merde, c’est Walter – tu peux pas faire ça !

Heureusement, heureusement, Walter a alors une idée de génie : il va enregistrer un faux témoignage accablant… son beau-frère justement ! Expliquant que c’est le pire des tripoux,  qu’il lui a tout fait faire. Qu’il le terrorise. Qu’il a tout manigancé en sous-main. En menaçant de dévoiler cette vidéo aux autorités, Walter va d’abord neutraliser le beau-frère, traumatisé par cette nouvelle trahison… Avant de finalement provoquer sa mort, autant ne pas mégoter – de toute manière, les barbecues familiaux n’auraient plus été les mêmes, hein…

Bravo, Walter  ! Brave type devenu dealer contre ton gré, il ne faut pas non plus se laisser marcher sur les pieds par un beau-frère sympa, aimant, toujours prêt à rendre service, gardant les enfants, supportant dans les moments durs et… Merde, qu’est-ce que je raconte ?

Est-ce que oui ou non j’ai trouvé positif que cette ordure de Walter White se débarrasse de son beau-frère honnête ? Est-ce que j’ai dit  » Bien joué ! » devant ma télé quand il l’a accablé d’un faux témoignage immonde ?  Et est-ce que je n’ai trouvé son assassinat final un peu dur – mais que finalement, c’était mieux pour tout le monde ?

Putain de vérole de scénaristes à la con – je vous hais ! Cessez de me faire prendre en sympathie des crapules et approuver le meurtre cynique d’honnêtes et braves gens ! Je vous demande de vous arrêter, salopards ! (et vous, je vous avais prévenu de ne pas vous laisser aller à encourager la vulgarité ambiante – vous êtes vraiment responsables sur ce coup-là. Oui c’est à vous que je parle).

Le Tunnel – Mais faites-la taire !

J’ai oublié son nom – appelons-là X. Elle est enquêtrice de police et enquête donc sur un meurtre anodin, n’était-ce qu’il a été commis dans le tunnel sous la manche, pile-poil sur la ligne de démarcation. Le corps ayant été coupé en deux par le milieu, un morceau est de chaque côté de la frontière – d’où une collaboration policière contrainte que va subir notre enquêtrice et son homologue anglais – appelons-le, heu, Bison-Rouge-Qui-Fume.

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X possède une caractéristique incroyable – aussi bien pour un enquêteur de police, une femme, un être humain, un expert-comptable – tout particulièrement un expert-comptable  d’ailleurs : elle ne sait pas mentir. Elle dit tout le temps la vérité. Qu’il s’agisse de sujets banals avec ses collègues – qui du coup la détestent, évidemment (ben non, ta robe est moche ; ben oui tu as grossi ; non je vais pas te dire merci juste pour avoir fait ton travail) – ou de choses graves et délicates avec son collègue – qui en fulmine d’abondance malgré son britannique flegme (inverser adjectifs obligatoire est quand anglais ou jedi parler). Ou avec les proches des victimes – à la mère d’une jeune femme disparue, elle dira « Il y a neuf chances sur dix qu’elle soit déjà morte, et de toute manière violée« . Alors qu’évidemment Rouge-Bison-Qui-Fûme venait de dire le contraire pour tenter de calmer l’éplorée  malheureuse mère – qui était donc anglaise, elle aussi.

Du coup, elle se met dans la merde en permanence. Quand son collègue vient la retrouver chez elle un soir, il tombe sur un jeune homme « Ah oui, je vous présente, heu, Hibou-Cracheur-de-Feu, c’est un ami, on a parfois des relations sexuelles ensemble« . Juste comme ça, l’air de rien – parce que ne pas le dire aurait été un mensonge par omission. Quand une autre fois le même collègue tombera cette fois sur… son propre fils sortant de la salle de bain de X, elle lui dira… elle lui dira…-  attendez, en fait, je cherche le nom du fils de Rouge-Bison-Qui-Fûme et j’ai un blanc, là, comme ça – disons que nous l’appellerons 19. Non, pas 19, ça risque d’embrouiller la lecture et le lecteur. Il faut mieux rester simple, pour ne pas perdre le fil. Fil à plomb. Plomb dans l’aile. Aile de pigeon. 

Bref, le caractère de cette enquêtrice va rapidement devenir le point central de toute cette histoire – dont j’ai mémorisé aussi bien les nom des protagonistes que le détail de l’intrigue – je crois que Haricot-Rouge voulait voler l’argent de Fier-Comme-Artaban, mais que Cheval-qui-Boite lui avait pris un truc  qui – enfin, des histoires de famille, en gros. Tout cela n’a que peu d’intérêt – l’intérêt, le mien, le vôtre, étant pendant tout ce temps-là centré sur elle et elle seule, guettant ses remarques, inquiet à ce qu’elle pourrait dire ou faire, rendue vulnérable et forte à la fois par son absence de science sociale – incapable de respecter les conventions de base d’un dialogue entre hommes, femmes, humains et expert-comptables.

Je l’adore – tout comme on a adoré sa cousine Lisbeth Salander – les piercings et la science du hacking en moins. Mais soyez sympa : ne me la présentez pas ! Ne lui montrez pas cet article, ne l’amenez pas manger un jour à l’improviste, ne l’amenez pas dans ma vie.

Elle me fait peur.

 

Ruvriques en brac

Bon et puis sinon, c’est plus banal, mais ça me ferait mal de ne pas en parler :

– Dans le très récent True Detective.  Je ne crois pas avoir été autant estomaqué par une interprétation d’acteur que celle d’un homme désabusé joué par Matthew Mac Conaughey. L’histoire policière banale n’est qu’une respiration entre les moments où son génie éblouit l’écran – spécialement dans la période « moderne ».

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– Bien sûr, Tony Soprano, bien sûr. Bien sûr la vie quotidienne d’un mafieux en dépression. Mais surtout le moment  où son cousin Christopher réalise que sa fiancée Adriana a été piégé par le FBI et… qu’il va devoir l’éliminer. Et il le fait. Comme ça, sans le vouloir, mais sans avoir le choix non plus. Bien sûr, le Parrain, bien sûr Shakespeare… mais à l’épicerie du coin.

Sopranos Vanity Fair Big

 

– Difficile de ne pas citer Six Feet Under, une des séries les moins morbides qui soient, malgré la profession de, heu, tous ses héros : croque-morts, de père en fils. C’est la mort du fils, Nate, et son enterrement dans la nature, qui sera le seul moment déchirant de chronique si humaine et si attachante. Beau portrait aussi d’un couple homosexuel banal – dans le bon sens du terme. Superbe Claire, aussi.

six feet

 

– Trop de Game of Thrones tuera-t-il Game of Thrones ? Ou pas ? Trop d’incestes frères-soeurs ? Trop de morts ? Ou plutôt trop peu de … Stark !!?

Comment vont-ils faire une fois tous les Stark morts ? Arrêtez, un peu, aussi ! On a tous cru que cette saga, c’était l’histoire du bon, du noble, du généreux Ned Stark : ça n’a même pas tenu un an avec que sa tête ne roule dans la sciure. Puis le Jeune Loup, son fils : les Noces Pourpres en ont eu vite raison. Par pure méchanceté, je peux vous dire que même Jon, le bâtard Stark, ne devrait pas rester si longtemps dans le casting – de toute manière, il n’y connaît rien, Jon Snow, pas vrai ? Reste cet avorton de Brandon – pfff, vous allez voir qu’ils vont bien finir par lui faire avoir un accident de brouette, ce n’est pas possible ! Les Stark sont les Atrides modernes – avec un destin de tragédie grecque (ou de space opéra, je ne sais plus, je confonds tout le temps).

Au final tous les Stark mourront-ils ? Je ne sais pas.

Mais je préfère prévenir tout de suite : s’ils touchent à un cheveu de la Khalesi, à un sourcil de Daenerys – je, je, je ne sais pas ce que je fais ! Je, heu, je me désabonne de mon site de téléchargement (hein ? Mais non j’lai pas dit). Je ne survivrais pas au destin de Daenerys Targaryen – sauf si elle finit par devenir Reine et épouser Tyrion Lannister (oui, ça va, chacun ses fantasmes hein – moi je prétends que ça ferait le couple idéal, la belle et la bête, la tête et les jambes, le courage et l’intelligence, enfin tout ça.). Ou alors avec John Snow et Tyrion qui tient la (petite) chandelle.

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– Pour finir, Treme n’a juste pas d’équivalent (et ça se prononce Trémé, du nom d’un quartier de la Nouvelle Orleans).

Treme m’a réconcilié avec mon humanité, avec l’humanité même.

Du Grand Chef Indien Lambreaux à la chef (de cuisine) Jeannette et son sous-chef, de DJ Davis à Antoine Baptiste, de LaDonna à Annie – This City won’t ever drown.

J’envie ceux d’entre vous qui n’ont pas encore découvert cette merveille. Oubliez tout le reste, tout ce qui est cité plus haut. Oubliez le travail. Oubliez vos amis, noyez vos enfants et faites garder vos chiens : Treme vous apprendra ce qui est vraiment important dans la vie (dont notamment les amis, les enfants, les chiens – oui, je sais, ça tombe mal, mais voilà, on n’a rien sans rien).

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Et vous pouvez maintenant quitter les séries télés pour retourner au bon vieux livre, avec Apostroph’agie 
Ou explorer, par exemple, Les Prolégomènes du moi (…ou « Histoire de fesses », j’hésite encore) 

Ou encore… Revenir au  Sommaire

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8 réponses

  1. Gaghoo dit :

    Excellent ton article, Darjeeling ! Je vais de ce pas regarder Treme… 😉

  2. rapha dit :

    Ouaip super! je vais me mater Treme de ce pas également.
    En plus j’ai déjà tout fait comme on m’a dit, j’ai noyé les enfants de mes amis, fait gardé mon travail et oublié mes chiens et.. Enfin voilà chui prête.

  3. rapha dit :

    *garder* oups

  4. Liz Zil dit :

    Sorry for Mysha …Valar morghulis even in Got …

  5. Liz dit :

    Mysha …Valar morghulis even in Got …

  6. Allan Thuilliez dit :

    Très bon article Darjeeling 🙂

    Les séries sont ici présentées et commentées de façon claire et précise. à aucun moment tu en fais trop et l’essentiel est dit.

    Bien joué.

  7. WQ dit :

    T’oublie Boadwalk empire !

  8. calamity dit :

    T’inquiète-il touche pas plus à Daenerys qu’aux familles Targaryen,Barathéon,Stark,Lannister et Tully dont les survivants
    iront s’égaillaient tristement !!! dans un décor aux implications plus fumeuses que funestes…

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