Le soldat qui préférait les fleurs aux fusils

(to read this text in english, click here : the soldier who… )

Mon père est mort, il y a quelques temps. Il était âgé, environ 80 ans.

Il a fallu des jours et des jours pour vider l’appartement qu’il a occupé les 30 dernières années de sa vie, dont une cave incroyablement remplie de vieux livres et de quelques souvenirs de son propre père – mon grand-père, donc – Clément.

Je n’ai jamais connu ce grand-père – ni aucun autre d’ailleurs. Il est mort, je crois, quelques mois avant ma naissance.

Dans la cave de mon père, après avoir déplacé des piles et des piles de livres, je suis tombé sur ça :

Herbier Clement 01

Je ne sais pas trop comment ça s’appelle – il doit y avoir un terme exact, peut-être une « cantine » militaire ? En tout cas, c’est une petite caisse, et visiblement les soldats ayant fait la guerre de 14-18 l’avaient avec eux. Ils transportaient dedans, j’imagine, quelques affaires personnelles. Il y a son nom et même son numéro matricule dessus. 10ième Régiment d’infanterie, 10ième Compagnie, poilu Clément F., Matricule 10223.

Je suppose aussi qu’à la démobilisation, ils retournaient chez eux avec.

J’ai toujours su que mon grand-père avait fait la première guerre mondiale, mais je n’avais jamais eu de détails – à part qu’il avait été blessé, capturé puis tenu prisonnier – et soigné – en Allemagne.

En ouvrant la caisse, il y avait, bien sûr, de nombreux papiers militaires. Ordre de démobilisation, livret militaire, coupons divers, cartes, etc. De nombreuses lettres personnelles, aussi.

Et autre chose :

Herbier Clement 02

Un dossier orange, qui ne payait pas de mine.  Gondolé, épais. Intitulé…

Herbier Clement 03

« Herbier de Papa – Guerre 1914 – 1918 « 

Mon grand père Clément a recueilli une plante ou une fleur sur chacun des champs de bataille de la grande guerre où il s’est battu :

Herbier Clement 05

J’imagine que s’il avait eu un portable, comme aujourd’hui, il aurait pris des photos, à la place. Mais il n’en n’avait pas. Alors il a cueilli des fleurs.

Herbier Clement 08

Evidemment, l’herbier est en mauvais état. Mais sur les étiquettes, page après page, on retrouve les noms. Uniquement des noms de l’est de la France. Et que des noms de champs de bataille – rarement aussi bien nommés qu’ici.

Herbier Clement 10

De ces lieux de mort et de guerre – avant ou après les combats, je ne sais pas – il a extrait ces fleurs. Elles sont nées entre les tranchées, dans l’horreur des gaz, des assauts, des corps démembrés et des gueules cassées.

Herbier Clement 11

Il a sauvé ces fleurs il y a exactement 100 ans.

Et encore aujourd’hui, elles représentent la victoire de la vie contre la barbarie.

Herbier Clement 09

Il y a beaucoup de pages dans son herbier, des plantes, des herbes, des fleurs – et même du muguet, daté de mai 1915.

Puis, il y a une longue pause dans les dates – correspondant sans doute à sa blessure et à sa capture.

Enfin, avec presque un an d’écart, arrive cette dernière planche, légendée « Retour d’Allemagne » :

Herbier Clement 12

-

En post-scriptum, à la toute fin de l’herbier, il y a deux pages rajoutées ; légendées de l’écriture de mon père :

Herbier Clement 14

un « pèlerinage qu’il fit avec son père sur les champs de bataille », presque 50 ans plus tard, en 1962…

et suivent ces quelques roses, souvenir de la bataille de la Somme.

Herbier Clement 15

Mon grand-père Clément est mort il y a presque 50 ans aujourd’hui. J’aurai voulu connaître ce soldat qui préférait les fleurs aux fusils – et qui a ramené de la guerre des roses, du muguet et du lilas.

—-

A lire également :

Une esquisse américaine :

american-gothic-grant wood3

         

Prolégomènes du moi (…ou « Histoire de fesses », j’hésite encore)

 bardot mepris pap zoom

—-

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32 Responses

  1. JB dit :

    Bonjour,

    Je ne laisse jamais de commentaires sur les sites et autres blogs.
    Les articles me plaisent rarement, de bonnes surprises sortent de temps à autres un peu de l’ordinaire, mais pas de quoi laisser un commentaire.

    Ici, ce n’est pas une surprise sur laquelle je suis tombé en lisant votre article (vraiment par hasard).

    Je jure comme un marin bourré qui n’a pas bu d’alcool pendant 3 mois quand je lis un article sentimentaliste qui n’a qu’un seul but, de tirer les larmes encore et encore et encore.

    Je suis resté scotché, littéralement ébloui devant une telle beauté en pensant au sentiment qu’a du créer le moment où vous avez ouvert la caisse de votre grand-père et trouvé son trésor.

    C’est beau, poétique et incroyablement inattendu, un soldat faisant un herbier dans les tranchées de la guerre 14-18.

    Je suis resté bouche-bée et vais partager ce magnifique souvenir à ma famille.

    Je n’ai hélas pas les mots pour décrire mon ressenti, encore présent, qui m’a traversé l’esprit lors de la lecture de votre article.

    Merci encore pour cette superbe part d’histoire personnelle.

  2. Laniglo dit :

    Merci.
    Je pense, moi aussi, à mes deux grand-pères. Celui que je n’ai jamais connu à fait les tranchées, l’autre aussi.
    L’un a réalisé un bracelet en crin, très beau, pour ma grand-mère, l’autre a patiemment dessiné la silhouette d’une hirondelle sur une feuille de ( je ne me souviens pas de l’arbre) en dénudant chaque petite nervure.
    Ces objets sont encore là…

  3. julien dit :

    C’est un trésor que vous avez là !
    N’hésitez pas à contacter les Archives Départementales de votre lieu d’habitation pour qu’elles prennent en charge, dans le cadre de La Grande Collecte, une numérisation complète de cet herbier centenaire incroyable ainsi que le contenu de cette « boîte » !

  4. Thierry Carl dit :

    Merci pour ce grand moment d’humanité, au sens le plus noble du terme. Bonne journée à tous ceux qui l’apprécieront.

  5. sandrine dit :

    Une histoire tres emouvante. QU’un homme pense ainsi a continuer a chercher de la beauté (et donc à garder son humanité) au milieu des champs de bataille, quoi de plus réconfortant !

  6. baudry dit :

    Merci pour ce moment d’émotion intense.

  7. Figas971 dit :

    Merci tout simplement !!!!

  8. Sarah B. dit :

    Bonjour,
    Tombée un peu par hasard sur votre blog, j’ai cliqué sur cet article et comme vos autres lecteurs, j’ai été très émue par cette lecture. Merci d’avoir partagé l’histoire de votre grand-père !

  9. selene dit :

    C’est touchant, très touchant. Pour ces hommes là, la guerre, faire la guerre, c’était la vie, quasiment normale, de chaque génération…. ils vivaient en faisant la guerre.

    Souvenons nous de ce temps pour aspirer à la paix.

  10. Michèle dit :

    Très beau, je me permets de partager.

  11. Cyril dit :

    Magnifique histoire que vous rendez avec beaucoup de sensibilité. Merci.

  12. Mon grand-père a fait la Grande Guerre dans l’artillerie américaine, allant à pied de Gradignan, du côté de Bordeaux, jusque dans le Nord. Avant sa mort en 1983, à 92 ans, il nous racontait des histoire de ’17-’18 dans le détail. Après sa mort j’ai retrouvé ses lettres et cartes postales à ma grand-mère paternelle qu’il allait épouser en rentrant de France, ainsi que quelques petits objets dont un mouchoir avec les drapeaux français et américains croisés… Mais rien de comparable à cette boîte à trésors! Merci du partage!

  13. Pascal dit :

    La lutte de la vie contre la barbarie de la guerre. Comment la pulsion de vie a lutté contre la mort omniprésente. Ce témoignage est extrèmement émouvant et cet herbier aurait sa place avec tout ce que les gens ont envoyé lors de la collecte des souvenirs organisée auprès des enfants ou petits enfants de poilus. Votre grand-père a du conserver de grandes qualités humaines toute sa vie.

  14. Yacine dit :

    Vous nous offrez une archive des plus émouvante, une part de votre histoire, d’Histoire que grâce a vous et à ce grand-père dans son Humanité éprise de poésie retenue, nous pouvons faire nôtre.
    C’est un hommage à votre aïeul.
    Fraternellement votre.

  15. Françoise Attiba dit :

    La vie à tout prix, la délicatesse d’un modeste herbier pour contrer l’horreur de la guerre qui vient nous dire, dans ce présent gris, toute la beauté d’un homme. Merci

  16. Elisabeth dit :

    Très touchant de voir cet herbier cent ans après qu’il fut réalisé. Merci d’avoir partagé cette découverte avec nous. Cordialement

  17. Bonjour
    C’est merveilleux ! Un petit bonheur pour moi de voir ces images !
    Je suis artiste plasticienne , je travaille sur la mémoire , l’histoire, et particulièrement sur 14 18 .
    Mon dernier travail que j’ai nommé des soldats et des fleurs…

  18. Anselme de Villeneuve dit :

    Votre article est très émouvant. Derrière ces fleurettes séchées se cachent les souffrances endurées par des millions de poilus et par votre grand-père. Alors qu’il est devenu une ombre, son herbier perdure pour montrer que les fleurs résistaient aussi sur les champs de bataille labourés par les obus…
    Si un jour vous envisagez de vous séparer de cette collection, puis-je vous donner le conseil de la léguer au Musée de la Grande Guerre de Meaux ou au Musée du Chemin des Dames ?

  19. Angelique dit :

    Quelle belle leçon d’humanité.
    On imagine que votre grand père oubliait l’horreur de la guerre à travers son herbier.
    Il faut absolument que vous contactiez les services compétents pour numériser ce trésor et le faire partager à la France entière. Merci de l’avoir partagé avec moi.

  20. Caspani dit :

    Émouvant en effet , j’ai eu la chance personnellement de connaître mon grand père maternel (LECLERCQ Charles) qui a combattu à Verdun oû il a perdu l’ouie ,une bombe ayant explosée près de lui.

    Il a laissé des commentaires sur quelques bouquins parus sur La bataille de Verdun , il avait une marraine de guerre qui correspondait avec lui , correspondance poignante , mais combien utile pour le moral du fantassin .

  21. Pitch dit :

    Belle trouvaille a garder précieusement. Quelle bonne idée a eue ton grand père de faire cet herbier.
    Merci du partage.

  22. Vesper L. dit :

    quelle histoire fabuleuse, absolument magnifique ! c’est une sacrée trouvaille et un bel héritage !

  23. Eric Wantiez dit :

    Merci d’avoir partagé.

  24. Pierre MAGGINI dit :

    A rapprocher des documents compostant l’exposition temporaire en cours au parc de Bagatelle (PAris).
    Un « poilu » ramassait les fleurs des champs sur les lieux de cantonnement ou de bataille et les envoyait par la poste militaire à sa fiancée…
    Les héritiers en ont fait don aux archives départementales d’ Indre et Loire

  1. mai 12, 2014

    […] […]

  2. juin 1, 2014

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  3. juillet 15, 2014

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  4. juillet 25, 2014

    […] Herbier. Le poilu qui préférait les fleurs aux fusils.  […]

  5. juillet 29, 2014

    […] Mon grand-père Clément est mort il y a presque 50 ans aujourd’hui. J’aurai voulu connaître ce soldat qui préférait les fleurs aux fusils – et qui a ramené de la guerre des roses, du muguet et du lilas.  […]

  6. août 20, 2014

    […] (to read this text in english, click here : the soldier who… ) Mon père est mort, il y a quelques temps. Il était âgé, environ 80 ans. Il a fallu des jours et des jours pour vider l'appartement q…  […]

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