Poème d’amour en kit

Ne riez pas.

Je sais que l’idée d’évoquer le romantisme vous paraît vieux, ringard, ennuyeux. Ne dites rien, je le sais. La poésie, n’en parlons pas. Alors la poésie romantique – je vois d’ici la tête que vous faites rien qu’à l’idée de devoir subir un exposé sur le sujet. Pourquoi ? Parce que vous ne voyez pas, vous ne comprenez pas le potentiel explosif – oui, j’ai bien dit explosif – et en même temps très quotidien de la poésie romantique. Vous ne me croyez pas ? Alors allons-y.

Votre amoureuse (hein ? Oui, ou « –reux » si vous voulez – ne m’interrompez pas comme ça dès le début, ça va être très pénible à suivre).

Votre, heu, amour vous reproche régulièrement votre manque de romantisme ? Elle ou il vous trouve bien terre-à-terre dans l’expression de vos sentiments ? Il est vrai que votre dernier texto (« Slt – T Ok pour du Q ce soir ? Sinon j’reste chez mes potes – A12C4« ) était un peu direct. Il est temps de reprendre la main, et la sienne par la même occasion, en la bouleversant par l’expression de votre verve inspirée et..- (non, non, j’ai bien dit verve, restez tranquille), en bouleversant donc son quotidien d’une inattendue vague de sentiments qui va lui déferler en plein visage et la frapp..- (non, vraiment, vraiment, j’avais dit verve, ça suffit maintenant. Pardon ? Oui, si, on peut parfaitement « frapper quelqu’un en plein visage d’une vague inattendue » avec sa verve inspirée – évidemment. A condition d’avoir bien travaillé avant, bien sûr, et de s’être entrainé régulièrement – c’est du travail mais c’est possible).

Imaginons que votre chéri, ou chérie, ou chéries (ou cherise si elle bosse dans l’assurance et qu’elle est auvergnate)  – enfin bref, il ou elle vous écrit.

Elle vous envoie donc un mail anodin, une demande quelconque.  C’est le moment opportun – sachez ne pas répondre d’un simple « ouais, c’est bon, je m’en occupe« . Au lien d’une réponse insipide et banale, voici ce que vous allez lui renvoyer, magnifiant ainsi le sujet tout en l’éblouissant de la richesse épanouie de vos sentiments à son égard – sans même parler du chatoiement de votre verve (comment ? Vous ne saviez pas qu’une verve pouvait chatoyer ? Franchement  avec toutes vos questions il me semble que vous êtes bien ignorant des possibilités de la verve en générale et la votre en particulier – ce serait donc un bon moment pour la mettre en veilleuse).

Bien. Commençons :

Ma très chère ….

(Complétez ici par le nom de la personne de votre choix, qui, pour l’exercice, sera de préférence une princesse persane exotique, que vous voulez enfin impressionner en répondant à son courriel anodin du matin – après vous avoir boudé deux jours, elle vous demande de faire une course, par exemple – et lui faire ainsi comprendre que même sous un sujet d’une telle banalité peut se révéler l’âme d’un vrai pouèt. Poète, pardon)

Je pourrai t’écrire un poème épique, flamboyant et délicat à la fois, où le pistil de roses évanescentes rivaliserait d’audace érotique avec la luminescence étoilée des ailes du papillon affolé qui, voletant au hasard, tomba en arrêt devant la beauté sauvage d’une fleur exotique, princesse d’un orient mystérieux aux épices envoutantes, elle-même exilée par les caprices d’un vent complice vers l’ouest et son soleil carmin…

Mais je ne le ferais pas.

Ou alors évoquer la pente vertigineuse de la courbe de tes reins, glissant sous mes doigts incertains vers des abimes coupables et pourtant délectables et qui… Mais, heu, non plus.

Je préfère plonger vers la nuit virtuelle cette quête impie de senteurs épanouies

(Je sais, je sais. Ce n’est pas forcément en plongeant dans la nuit qu’on peut trouver quoi que ce soit. Mais c’est une po-é-sie, on vous dit, y’a pas de règles, on fait ce qu’on veut. Et ne m’interrompez pas tout le temps.)

Bon, je reprends

Je préfère plonger vers la nuit virtuelle cette quête impie de senteurs épanouies
Elle y rejoindra mes soupirs d’un dimanche solitaire et du lundi tout gris
(Qu’est-ce qu’il y a encore ? Comment ? « Il a fait beau lundi soir » ? Bon, je sais qu’il a fait beau lundi soir. Mais outre que ça ne collait pas tellement dans l’esprit général de la phrase, remplacer « lundi tout gris » par « lundi ensoleillé » aurait été exagéré – et cassait complètement le rythme. J’aurai pu retenir par contre : « du Lundi avec des éclaircies en fin de journée« , mais pour des raisons trop techniques pour être expliquées ici, c’était moins bien – on fait pas ce qu’on veut dans une poésie non plus, il y a des règles).

hm, hm

Je préfère plonger vers la nuit virtuelle cette quête impie de senteurs épanouies
Elle y rejoindra mes soupirs du dimanche solitaire et du lundi tout gris
Privé de toi, ces jours-là sont bien gris
(Et en fait, on le comprend maintenant, c’est pour ça que le « du Lundi avec des éclaircies en fin de journée » ne fonctionnait pas, parce que sinon, il aurait fallu que je continue par « Privé de toi, ces jours-là sont bien en fin de journée » et là, on embrouille tout, et on va finir par dire l’inverse de ce qu’on voulait au départ, et comme je vous l’ai déjà dit, il y a des règles, c’est de la poésie, on peut pas faire ce qu’on veut).

Reprenons encore une fois

Je préfère plonger vers la nuit virtuelle cette quête impie de senteurs épanouies
Elle y rejoindra mes soupirs du dimanche solitaire et du lundi tout gris
Privé de toi, ces jours-là sont bien gris
Mais je saurai aujourd’hui accomplir ma destinouie

(Vous noterez là l’audace du poète, et même sa fulgurance… « inouïe » – petit clin d’oeil à ceux qui ont compris et vu l’astuce ; pour les autres, les profanes, précisons qu’en terme technique, cette audace s’appelle une « zut, je retrouve plus mon dictionnaire de rimes« . Et comme je me tue à vous le dire depuis le début, c’est de la poésie, y’a pas de règles, on fait ce qu’on veut )

Je préfère plonger vers la nuit virtuelle cette quête impie de senteurs épanouies
Elle y rejoindra mes soupirs du dimanche solitaire et du lundi tout gris
Privé de toi, ces jours-là sont bien gris
Mais je saurai aujourd’hui accomplir ma destinouie

Moi aussi je me languis de ton rire si fou
devant ce parfum si doux
et des images si belles
de ses plaisirs irréels

J’ai bien reçu ton mail
Ahh quel bonheur nouvail
Tes mots sont sans parail
Ok, j’ramène du sail

(Cette fin n’appelle aucun commentaire particulier)

Il y aura interrogation écrite sur le sujet la semaine prochaine.

Sortez en rang.

ou restez un peu, pour lire :

Prolégomènes du moi (…ou « Histoire de fesses », j’hésite encore)

bardot mepris pap zoom

 Observons deux papillons été2

 

 

 

 

 

 

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