Vous allez être déçu

Vous allez être déçu. Si, si, je le sais.

Pourquoi j’en parle là, comme ça, spontanément, alors qu’on se connaît à peine ? Ben parce que j’aime autant partir sur une relation franche entre nous. Sinon, vous pourriez vous laisser aller un moment, croire que ça va vous intéresser, espérer sourire, ou rire, vous distraire, ou vous informer, bref ne pas perdre complètement votre temps..- eh ben si. Ca va être décevant, c’est comme ça, autant le savoir.

Mais ne vous en faites pas. J’ai l’habitude de décevoir. Depuis longtemps. Depuis très longtemps, même. Tenez, mon père déjà. Il voulait que je fasse une belle carrière. Il m’avait suggéré banquier ou faux monnayeur – j’ai jamais bien compris la différence entre les deux, mais passons. Et je l’ai déçu. J’ai erré de petit boulot en petit boulot, sans rien faire de convainquant. Bon, j’ai failli faire homme politique, et ça lui aurait bien plu, à mon père. Mais même ça, je n’y suis pas arrivé : je ne mens pas assez bien. En plus je n’aime pas parler de choses que je ne connais pas, et je n’ai pas d’opinion toute faite sur le port du voile, le mariage gay ou la situation dans les banlieues… et encore moins sur le port du voile par des mariées gays dans les banlieues, alors… Alors je l’ai déçu.

Mais ça n’a pas été le seul. Ca m’arrive tout le temps, de décevoir les gens.

Tenez l’autre jour, je suis en voiture, quand d’un seul coup, je sens une vive douleur dans ma poitrine. Je me dis tiens, c’est peut-être un infarctus, mais dis donc, c’est bien, ça, un infarctus, je vais enfin rentabiliser mes cotisations à la sécu, la mutuelle, l’assurance vie – et puis, je vais être la star dans le quartier, chez mon médecin, les femmes vont me tomber dans les bras, enfin, un truc intéressant avec du potentiel, quoi. Et là-dessus voilà mon salaud de docteur qui me dit que non, rien, juste un vague truc ridicule, je ne sais plus trop quoi, une crise d’angoisse passagère ou un éléphant qui s’était assis sur ma poitrine, je ne me rappelle plus les détails, mais un truc beaucoup moins classe, en tout cas. Deux secondes après il ne s’intéressait plus à moi et me foutait dehors, et je renonçais à l’idée de devenir la vedette de mon village et de séduire Cerise de Groupama.

Donc, depuis longtemps, je déçois. Je le vois bien. Il faut dire aussi que je refuse catégoriquement les méthodes faciles, comme parler de cul ou dévoiler son corps – ce que je ne fais pas. Ou alors d’une manière si subtilement métaphorique que parfois, même moi j’ai des doutes. Tenez, quand il y a tout à l’heure j’évoquais ces longs cygnes gracieux qui semblent flotter sur l’eau des lacs tranquilles – quoi, vous n’écoutiez pas, vous avez déjà oublié ? – donc ces longs cygnes gracieux, étaient-ils ou pas une évocation plus ou moins implicite d’une partie également gracieuse et longiligne de mon anatomie – car oui, mon anatomie contient de nombreuses parties gracieuses et parfois longilignes. Et ces incessantes allusions à ma poitrine oppressée, ne seraient-elles pas des transpositions très explicites, à la limite de la pornographie même, du fonctionnement intime de mes perturbateurs endocriniens ? Ou pas ? Moi-même, je ne sais plus, à force. Mais en tout cas pour ceux qui espéraient avoir des choses explicites ici, c’est râpé.

Parce que des métaphores subtiles et élégantes, oui, ça oui, mais de la pornographie facile pour attirer l’attention, non. Pas question. Je refuse de me vautrer dans la facilité pour faire de l’audience. Pas de ça ici.

Ou alors je pourrais vous montrer mon sexe. Là maintenant, comme ça, directement.

Oui ? Non ? Oui / non ? Ca vous intéresse ?

Ne faites pas semblant, allons répondez, et soyez francs. Hein ? Non, moins francs. Bon, donc ça vous intéresse. Et vous savez quoi ? Vous avez raison. Mon sexe est très particulier. Unique même, peut-être – enfin restons simple et disons modestement remarquable. Pardon ? Non, pas parce qu’il est rayé jaune et noir. Vous dites ? Non, il n’est pas non plus tacheté façon léopard et il ne brille pas dans le noir – en tout cas pas la dernière fois que j’ai regardé (attendez, vous me mettez un doute, excusez-moi une seconde, je vérifie. Non tout va bien).

Mon sexe est l’unique sexe au monde qui – non mais attendez, on va faire plus simple, autant que je vous le montre direct, vous allez comprendre tout de suite. Tenez j’ouvre ma… ah merde. Ma braguette est coincée. Attendez je ré-essaye, je tire, je pousse… Pfff. rien à faire. Je ne peux pas sortir mon sexe. Mon sexe est prisonnier. Mon sexe est pris en otage par ma braguette ! Mais qu’est-ce qu’elle veut celle -là ? Elle des revendications ? Elle menace ? Elle fait la grève du zip ? Et du slip aussi, du coup ? Je vais exiger une libération sur le champ. Parce que voyez-vous, je suis très attaché à mon sexe. D’abord il m’est fidèle, lui. Et puis, il m’obéit au doigt et à… Enfin au doigt, quoi.

Bref.

Par suite d’un incident indépendant de ma volonté, je ne vais donc pas pouvoir vous montrer mon sexe.

Vous êtes déçus ? Je vous avais prévenu, hein. Je sais qu’au début quand je vous ai dit que vous seriez déçu, vous n’y avez pas vraiment cru. Vous vous êtes dit que c’était seulement pour le principe, que je disais ça juste pour faire genre… Et en fait, vous vous êtes mis à espérer. Et là, paf- enfin non, pas paf, justement – et là, heu, zut, la déception. Immense. On vous promet un spectacle grandiose et inoubliable – ah si, si, je vous assure, là vous ne pouvez pas vous rendre compte, mais vous avez vraiment raté quelque chose, si, si, vous pouvez vraiment lui en vouloir, à ma braguette – donc on vous promet l’équivalent d’une superproduction internationale en couleur avec effets spéciaux en 3D, et hop, vous avez un film français intello en noir et blanc avec quelqu’un qui parle pendant 2h37 que peut-être il pourrait pleuvoir, mais c’est pas sûr, parce que non, mais on sait pas, mais que c’est pas sûr…

Bon, tout ça de toute manière, c’est mon drame. Pourtant, je préviens les gens, hein, je leur dis : ne vous attendez à rien de bien, baissez vos standards, n’espérez rien : « Vous allez être déçu ! ». Et puis voilà. Ils espèrent toujours un peu les gens, en fait, tu as beau leur dire, rien à faire. En plus là, c’est pour un truc vraiment à la con – pour de vrai, mon sexe est absolument totalement et inoubliablement… banal ! Enfin banal pour moi – je veux dire, je le vois tous les jours moi, on se parle, on discute, on se serre la main – enfin, normal, quoi. Bon pour vous c’est sûr, c’est pas pareil, vous n’avez pas souvent l’occasion de le voir, mon sexe. Notez que si vous vraiment vous ne pouvez pas résister à la tentation, on peut discuter de ça en privé, plus tard. Hein ? Non, pas vous Monsieur. Mademoiselle ? Oui, bien sûr. De toute manière, j’ai toujours un marteau et un burin toujours à portée de la main – mais non, c’est pas pour mademoiselle, voyons, c’est pour régler son compte à la braguette, évidemment.

Donc voilà. Vous êtes déçu.

Tout cela parce que vous ne m’avez pas pris au sérieux quand je vous ai dit que vous seriez déçu. Vous ne m’avez pas cru. En fait, soyons francs – je vous ai dit que je voulais de la franchise entre nous, hein – vous ne m’avez tout simplement pas fait confiance. Pas confiance. C’est dur. Très dur.

Vous savez quoi ?

Vous m’avez beaucoup déçu.

Après une telle lecture, on comprendrait que vous vouliez en savoir plus sur l’auteur, ce qui vous emmènerait vers les : Prolégomènes du moi (ou « Histoire de fesses », j’hésite encore)…

A moins que nous vouliez tout simplement revenir au Sommaire

Vous aimerez aussi...

1 réponse

  1. Laniglo dit :

    DéçuE je le suis en effet, si je peux me permettre…

    Hérissonne

Laisser un commentaire